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13/06/2006

Construire des désaccords, la mécanique du débat public

Une autre citation, toujours du livre collectif "Quelle démocratie voulons-nous ?". Elle porte sur un sujet dont il sera souvent question sur ce blog, le(s) débat(s) public(s) et autres forums hybrides et conférences de citoyens. C'est de Patrick Viveret, l'un des piliers de Transversales - Sciences & Culture :

De même que ce n'est pas le conflit qui est dangereux mais la violence, ce n'est pas le désaccord ou le dissensus qui mine un débat mais leprocès d'intention, le malentendu, le soupçon, etc. Quand on s'est suffisamment écoutés pour se mettre d'accord sur les objets de désaccord, on constate une progression qualitative du débat. Cette qualité démocratique est aussi une qualité relationnelle qui renforce la force mutuelle des participants. Même si elle ne débouche pas forcément sur un dépassement dynamique du désaccord, elle l'enrichit de telle manière que le "désaccord de sortie" soit infiniment plus riche que le "désaccord d'entrée".


Construire les désaccords, se mettre d'accord sur l'objet du désaccord : elle devrait être là, la mécanique du débat public dans une démocratie adulte. L'idée ? Accepter, selon la formule de Jacques Testart, de "croire que, pour chaque problème, il doit bien exister une solution conforme (ou la moins contraire) à l'intérêt général, et que cette solution sera trouvée par les intéressés eux-mêmes, à condition de créer les conditions de cette élaboration".

Il y a là, c'est certain, une part de naïveté volontaire, de pari. Parce qu'elle est précisément volontaire, cette naïveté n'exclut pas la lucidité : sur les rapports de forces à l'oeuvre autour de chaque "problème", sur l'irréductibilité - au moins partielle - des points de vue opposés, sur la difficulté aussi des citoyens à vouloir "chercher la solution". C'est, bien entendu, sur ce genre d'écueils que bute souvent le débat public. Il faut y ajouter, parfois, la mauvaise volonté des institutions, comme lors du débat public sur l'EPR, sabordé pour cause de secret défense.

On peut évidemment considérer qu'en toutes choses il y a une bonne et une mauvaise solution, et que c'est le "rapport de forces" seul qui peut permettre la "victoire" de la bonne solution. Mais on peut aussi admettre que, sur toute une série de "problèmes" majeurs de notre époque, il n'y a pas a priori de bonne solution toute faite. Des exemples concrets ? Tout le monde est d'accord pour réduire la polution automobile, mais personne n'est vraiment prêt à lâcher spontanément le volant, et toujours avec de bonnes raisons. La solution, c'est quoi ? Et comment on l'élabore ? De manière autoritaire, dans les conclaves des avant-gardes (écologistes) éclairées ? Ou, plus modestement, plus lentement sans doute, en délibération avec tous et toutes, y compris avec ceux et celles qui, initialement, ne voudront pour rien au monde abandonner la voiture ? Plus concrètement encore : autoriser l'ouverture d'une carrière, est-ce que c'est positif ? Généralement, les riverains s'y opposent, dénonçant - non sans raison - l'impact sur l'environnement et l'augmentation du trafic des poids lourds autour de la zone d'exploitation. Certes. Mais, pour construire des logements (ce dont personne ne conteste que c'est positif), il faut du caillou. Où le trouver ? Soit dans des carrières exploitées ici, soit - comme c'est souvent le cas désormais - en le faisant venir de Pologne ou d'Ukraine par camions, sur des milliers de kilomètres. Ce faisant, on aura préservé l'environnement immédiat. Le bilan écologique et énergétique global, lui, sera plus négatif.

Voilà ce que devrait être un débat public : une délibération sur les moyens et sur les fins, où chacun accepterait d'admettre qu'il n'a pas d'avance la solution. Un exercice dialogué d'humilité et de modestie (Patrick Viveret, dans un autre ouvrage, Pour un nouvel imaginaire politique : "le degré actuel d'accélération des changements écologiques, économiques, géopolitiques et culturels est considérable. Les "cadres" pour penser ces bouleversements sont inadaptés. Il faut donc se placer en position d'écoute, d'humour et d'humilité. Or que voit-on ? De l'arrogance, des certitudes, des vieux langages".)

La question énergétique nous offre une saisissante occasion de faire émerger une telle culture de maturité démocratique. Je suis opposé au nucléaire, mais je ne considère pas, par exemple, que le défendre soit un crime moral passible des peines les plus lourdes (au hasard, la noyade en fosse des Casquets, au large du Cotentin, celle-là même qui a durant près de quarante ans servi de poubelle nucléaire clandestine). Des gens très intelligents, y compris quelques uns sincèrement soucieux de l'avenir de la planète, y sont favorables (exemple le plus connu, celui de Jean-Marc Jancovici, expert en énergies et climat). Je ne suis pas d'accord, mais on doit pouvoir discuter.

Jusqu'ici, cela n'a guère été possible. Soit on échange des accusations plutôt que des arguments (et il y en a pourtant de solides, sérieux et raisonnables, comme ceux qu'expose ici Arnaud Caron) ; soit on (en l'occurence, l'Etat, plus partial que jamais sur cette question) coupe les micros, interdit le débat, le place sous tutelle. Et pourtant l'avenir énergétique qui est devant nous mérite ô combien d'être débattu. Par des citoyens adultes et considérés comme tels, qui devront être informés loyalement des points de vue des uns et des autres.

Dans son compte-rendu du débat public sur le projet de ligne très haute tension Cotentin-Maine (celle qui devra relier l'EPR, s'il est construit, aux Pays de Loire, que le nouveau réacteur devrait alimenter en électricité), le Président de la Commission de débat public écrit (pp. 50/51) :

"(...) le débat public est une institution jeune et donc fragile. Il dérange certains parce qu'il est perçu à tort comme mettant en cause la légitimité technique ou politique des décideurs et donnant une place excessive aux opposants. (...) Mais à l'opposé le débat public est considéré comme très imparfait dans ses modalités et critiqué par ceux-là mêmes qui sont très favorables à la démocratie participative (...). Incontestatblement il y a encore du chemin à faire pour que le débat public prenne toute sa place dans notre culture nationale"

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